Lemonde.fr


 


 
• LE MONDE | 10.03.03 | 13h34

• MIS A JOUR LE 10.03.03 | 13h47


Broadway se met en grève contre les menaces de la musique digitale
 
Les artistes et les techniciens ont rejoint le mouvement des musiciens new-yorkais.
New York de notre envoyé spécial

Times Square ne ressemble plus à Times Square : le quartier des théâtres de Broadway est presque désert en cet après-midi de dimanche 9 mars, alors que, d'ordinaire, à la même heure, les restaurants et les théâtres de comédie musicale regorgent de monde. Depuis vendredi 7 mars, les syndicats de musiciens ont appelé à un arrêt de travail suivi massivement par toutes les catégories de personnels liées au métier de la comédie musicale, après que fut annoncé par la League of American Theaters and Producers (Ligue des théâtres et des producteurs américains) le projet de diminuer de 24 à 15 le nombre légal de musiciens en fosse au profit de systèmes de diffusion par des substituts électroniques. Dix-huit théâtres ont fermé vendredi, contraignant des milliers de spectateurs, dont certains venus de loin, à se faire rembourser leur billet.

Dans les courants d'air froid de la 46e Rue, deux femmes passent, des pancartes et des banderoles à la main : "Don't spend real money for virtual music" (Ne dépensez pas de l'argent véritable pour de la musique virtuelle). Kathleen Ditmer et Joyce Toth, respectivement corniste et trompettiste, reviennent d'une réunion intersyndicale. "Les producteurs savent que ce qu'ils proposent aux musiciens d'orchestre est inacceptable. Pour autant, ils ne s'attendaient pas à ce que notre mouvement soit rejoint par les techniciens et les artistes de scène. On a bloqué la 43e Rue tout à l'heure, et hier nous avons joué une Marche funèbre de Broadway près du kiosque à tickets de la 47e Rue."

Trois blocs plus bas, au coin de la VIIIe Avenue, devant le Martin Luther King Jr. Labor Center, le siège des syndicats, le jeune acteur-chanteur George Costacos assène : "Je suis un acteur-chanteur en chair et en os, j'ai besoin de musiciens en chair et en os ! Broadway n'est pas du karaoké ! Chanter, cela veut dire respirer, phraser de manières différentes, vivantes. Que se passe-t-il avec un ordinateur, lorsqu'un pépin se produit ?"

Le guitariste et contrebassiste Ray Kilday, partenaire de Blossom Dearie, rencontré alors qu'il se met en chemin pour le cabaret où se produit la chanteuse de jazz, se désole : "Sur un ticket vendu 100 dollars, seulement 4 dollars reviennent aux musiciens. Le profit supplémentaire que veulent faire les producteurs est de l'ordre d'un demi-point. C'est dérisoire. Le public se rendra vite compte qu'avec des instruments de substitution, il n'en aura pas pour son argent. Ceux qui étaient venus de loin et avaient réservé leur ticket étaient décontenancés, vendredi, devant les portes closes, et je les comprends, mais la plupart nous ont compris et ont signé une pétition."

Lors d'une conférence de presse donnée dimanche au Labor Center, Bill Moriarty, le président de la branche locale de la puissante American Federation of Musicians, a confirmé l'entière solidarité intersyndicale. Il a rappelé que la précédente grève, en 1975, avait bloqué les théâtres de comédie musicale pendant trois semaines et causé de sévères pertes (celles de ce week-end sont estimées entre 4 et 5 millions de dollars de recette de billetterie). "Nous ne souhaitons pas faire durer le mouvement aussi longtemps mais nous irons jusqu'au bout. Nous avons fait des concessions mais nous attendons des producteurs qu'ils reviennent à la table de négociation."

Les métiers annexes de Broadway (la restauration notamment) craignent le pire pour leur chiffre d'affaires, dix-huit mois après le 11 septembre et à l'annonce de la guerre en Irak.

Renaud Machart

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.03.03


Droits de reproduction et de diffusion réservés © Le Monde 2003
Usage strictement personnel. L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la licence de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.
Politique de confidentialité du site.
Besoin d'aide ? faq.lemonde.fr